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Interview El Hadj Tidiane Dramé, Imam de Dar-Es-Salam

 
“La Première Mosquée de Bouaké a été construite en 1899 à Dougouba “ Il fut un temps où les musulmans de Bouaké défrayaient la chronique. Ils étaient prompts à contester le choix de leurs imams. La bataille des « bras croisés », partisans du wahhabisme et des « bras allongés » » à l’instar de l’imam Malik, faisait alors rage. El Hadj Tidiane Dramé, 84 ans, nous a entretenu de cette époque en nous recevant, un soir du mois de mai, à son domicile, non loin de la grande mosquée de Dar-Es-Salam qu’il dirige. Son père, El Hadj Kotraman Dramé, fut le premier imam titulaire de la mosquée de Bouaké, celle de Dougouba. Quand celle-ci fut construite en 1899, elle n’était qu’un grand hangar au toit de paille.

C’est à partir des années 50, après la disparition de El Hadj Kotraman Dramé, que les musulmans de Bouaké vont entrer dans une période de turbulences d’où ils ne sortiront qu’avec l’arrivée de El Hadj Madou Sy, actuel imam de la grande mosquée de Dougouba. El Hadj Tidiane Dramé tient en grande estime l’imam Madou Sy, un sage dont les connaissances touchent tous les domaines de la vie et de la religion. « Bras sur la poitrine », ou « bras descendus », les fidèles de Bouaké prient ensemble aujourd’hui dans les mosquées de leur cité, selon un esprit de tolérance et de fraternité. « ... Certes, le plus noble d’entre vous, pour Dieu est le plus pieux... », ainsi que nous l’enseigne le Coran. Vous êtes l’imam titulaire de la grande mosquée de Dar-Es-salam. Que savez-vous du début de la présence islamique à Bouaké ? Avant de répondre à cette question, je vais vous rappeler que la pratique de l’islam en Cöte d’Ivoire ne date pas d’aujourd’hui. Des mosquées comme celles de samatiguila et de Ganhoué (Touba) qui ont plus de sept cents ans d’histoire chacune en sont témoins. S’agissant de Bouaké, nos pères s’étaient installés à Marabadiassa venant du nord. Les maîtres d’école coranique et marchands qu’ils étaient se considéraient comme en mission. Ils ne visaient d’autres objectifs que de contribuer à l’expansion de l’islam dans des régions habitées par les animistes. Mais les Français les contrariaient en occupant le terrain avec des moyens logistiques militaires importants. Cela remonte à la seconde moitié du 19ème siècle. Ainsi, nos pères ont-ils repris la route en direction de Bouaké. Le long de leur itinéraire, ils ont rencontré chez les Tagbana des familles appelées Koné, Traoré et Touré, pour ne citer que quelques unes, de telle sorte qu’ils ne s’étaient pas sentis dépaysés. Dans la région, il n’y avait que des campements et des villages. Il n’y avait aucune ville. Nos pères avaient apporté l’islam. Or, nombre de Tagbana restaient attachés aux pratiques animistes de leurs ancêtres. De ce fait, il y avait une atmosphère de méfiance entre les Tagbana et leurs hôtes. La situation n’a pas dégénéré fort heureusement et nos pères ont demandé aux Tagbana de leur donner un lieu, de façon à ce qu’ils puissent s’installer et vivre dans la paix avec eux. Face à cette démarche, les Tagbana ont répondu qui’ls ne pouvaient pas donner la terre sans le consentement des Baoulé. « Adressez-vous donc aux Baoulé », ont-ils conseillé à nos pères. A cette époque-là, il y avait un camp militaire. De ce fait, nos pères se sont rendus dans ce camp militaire français. Les responsables de cette installation leur ont suggéré à leur tour de voir les chefs traditionnels de la région, les Baoulé. Nos pères se sont donc rendus à Kouassi Blékro chez Nanan Gbèkè qui a accepté leur installation. Le plus important pour nos pères était la construction d’une mosquée. Les blancs ont donné à mon père, Kotraman Dramé un bâton. C’est avec ce bâton qu’on a mesuré le terrain sur lequel est bâti l’actuelle grande mosquée de Dougouba. L’édifice religieux fut construit en terre en 1899. C’était une sorte de hangar au toit de paille, juste ce qu’il fallait pour abriter les prières. Les fidèles ont commencé à affluer. Et ce premier hangar à six piliers allait s’avérer petit par rapport au nombre de fidèles. C’est ainsi qu’est née la première mosquée de Bouaké. Mon père en fut l’imam titulaire. Parallèlement à cette fonction religieuse, il a crée un champ près de l’ancien cimetière des colons, pour subvenir aux besoins de sa famille. Mais, il s’est posé un problème. Pendant que les imams se trouvaient dans les champs, qui allait faire prier les fidèles à 13 heures, puis à 16 heures à la mosquée ? Il y avait un sage, le père d’Abdoulaye Diallo. Mon père est allé le voir pour lui exposer le problème afin qu’il trouve quelqu’un pour diriger les prières de l’après-midi. Cette mission a été confiée à un Peulh qui, en quittant la région, allait se faire remplacer par un autre Peulh. Je vous ai dit que la construction de cette première mosquée bâtie en terre remontait à 1899. Eh bien ! Mon père en était resté l’imam titulaire jusqu’en janvier 1950, date de son rappel à Allah, soit quelques mois après son retour de la Mecque. Quant à l’actuelle mosquée, sa fondation a été posée en 1947-48. Faut-il le souligner, ce pèlerinage tant espéré par son père lui avait été offert par le président Félix Houphouët-Boigny et l’un de ses proches qui était Djibo Sounkalo. Qui a remplacé votre père ? Il y a eu des palabres. Mais avant d’aller à la Mecque par bateau en 1948 - ce pèlerinage a duré deux ans - mon père avait demandé à l’un de ses adjoints, Bélé Koïta, d’assurer son intérim à la tête de la mosquée. Sako et Sanogo prenaient, quant à eux, la place d’adjoints. Mon père, El Hadj Kotraman Dramé, est tombé malade à son retour de la Mecque en 1949. Il a réuni les fidèles pour leur dire qu’il allait mettre à sa place Bélé Koïta. Mon père est décédé en janvier 1950. Après le sacrifice du 40e jour, les fidèles ont tourné le dos à Bélé Koïta pour choisir Dramane Cissé comme imam titulaire. Qu’est-ce qui explique ce coup de théâtre ? Une partie des fidèles, ceux qui croisaient les bras pendant la prière, n’ont pas suivi le choix de mon père, contrairement aux autres qui descendaient leurs bras. Certes, le choix de Dramane Cissé était loin de faire l’unanimité. Aussi il y a eu des palabres. Les fidèles se sont divisés en deux groupes. Et chaque groupe avait son imam dans l’enceinte de la mosquée. Il y avait le goupe de Dramane Cissé et le groupe de Bélé Koïta. Le groupe de Dramane Cissé priait du côté de la cour du chef de village quand le groupe de Bélé Koïta se tenait près du domicile du petit frère de mon père. Et ils sont allés jusqu’à faire deux prières du vendredi dans l’enceinte de la même mosquée. Ainsi, cette situation paraissait sans issue jusqu’à ce que Dramane Diarra encore appelé Tagba Dramane fasse une suggestion : « Comme nous ne parvenons pas à nous entendre sur le choix d’un imam, pourquoi n’allons nous pas choisir El Hadj Kabiné Diané, maître d’école coranique qui vient de s’installer dans notre ville ? ». Cette parole a été bien accueillie ici et là. Et une délégation s’est rendue chez les Guinéens de Bouaké afin de leur demander d’accepter que El Hadj kabiné Diané devienne l’imam de Bouaké. Les Guinéens ont répondu favorablement à cette demande. C’est dans ces conditions que Kabiné Diané est devenu l’imam de la mosquée de Dougouba. Dramane Cissé s’est vu attribuer le poste d’adjoint. Mais l’unanimité de façade manifestée autour de l’installation de l’imam Kabiné Diané s’est effondrée peu de temps après. Car ceux qui tenaient les mains sur la poitrine ont subitement exprimé leur opposition à la présence de El Hadj Dramé à la tête de la mosquée de Dougouba. Fait étonnant, le nouvel imam, de retour d’un voyage, a commencé lui aussi à mettre les mains sur la poitrine à la manière de ceux qui le contestaient. Ce qui a jeté le trouble dans les rangs des fidèles. Les Guinéens eux-mêmes se sont sentis trahis. Cette situation a conduit à des affrontements. Il n’y avait plus d’imam titulaire. La situation était extrêmement grave. C’est ce moment qu’a choisi Fama Touré, grande figure de la ville. Il a dit : « Il y a un sage à Koko, du nom de Anzoumana Sylla. C’est un érudit. Et il est tolérant. Il pourrait être l’homme que nous cherchons... » Tout le monde était fatigué. Malgré cela, les partisans de Dramane Cissé et ceux de Bélé Koïta ont manifesté leur oppostion à l’arrivée de Anzoumana Sylla. « Nous avons des imams adjoints. C’est parmi ceux-là qu’il faut prendre le titulaire... » Et puis, quelqu’un a fait cette proposition : « Présentons tous les candidats aux fidèles, à savoir Dramane Cissé, Bélé Koïta et Anzoumana Sylla. Il revient aux fidèles de voter. Le candidat qui réunira le plus grand nombre de voix sera désigné en qualité d’imam titulaire... » Anzoumana Sylla est sorti victorieux de cette consultation. Ainsi, sur la liste des imams de la grande mosquée de Bouaké, il y a eu mon père, Kotraman Dramé, suivi par Ousmane Dramé, Bélé Koïta, Dramane Cissé, Kabiné Diané, Anzoumana Sylla, l’imam Diaby, et enfin Madou Sy. On retient de vos propos que le soubassement de la grande mosquée a été construit en 1947-48. C’est exact. Le maçon qui a construit cette mosquée répond au nom de Balla Camara. Le président Houphouët-Boigny l’a ensuite invité à Yamoussoukro. Mieux, il lui a demandé de diriger les travaux de construction de la grande mosquée de son village devenu la capitale administrative de la Côte d’Ivoire. Laissez-moi vous dire que le développement de Yamoussoukro ne nous a pas surpris, tout comme celui de Bouaké. Car Houphouët-Boigny avait initié une politique d’hospitalité. Il disait : « C’est Dieu qui envoie l’étranger... ». C’est ce qui explique en partie l’envol de Yamoussokro quand certaines autres villes du pays où la population vivait repliée sur elle-même ont pris beaucoup de retard par rapport à Abidjan, San Pédro, Bouaké, Korhogo, Odienné, Bondoukou,Boundiali, Gagnoa, Divo, Daloa, Ferkessedougou, Bouna, Issia, Man, Bouaflé, Abengourou, Dimbokro, Sinfra et Touba pour ne citer que ces exemples. Moi, j’envie le sort des cités comme Médine et la Mecque visitées chaque année par des millions de pèlerins et si célèbres dans le monde entier. Ce sont des symboles d’hospitalité. Et, la Mecque n’est-elle pas, la mère des cités ? Quelle belle destinée ! Oui, revenons à Balla Camara. Sa rencontre avec Houphouët a changé la vie du maçon. Le président lui a donné les moyens de s’installer à Yamoussokro où il allait devenir un notable de la communauté musulmane. Balla Camara était photographe avant de devenir maçon et constructeur de mosquées. L’un de ses enfants a fait des études jusqu’à devenir commissaire de police. La communauté musulmane de Bouaké était l’une des plus tumultueuses du pays et de la sous-région. Elle contestait le choix de ses imams. Qu’est-ce qui explique l’union et la discipline qu’elle montre autour de ses imams aujourd’hui, et en particulier autour de El Hadj Madou Sy, grand imam de Dougouba ? El Hadj Madou Sy est l’homme du pardon, de la tolérance et de l’humilité. Il a enseigné des générations de Bouakéens qui voient, à travers le guide religieux, leur maître. C’est un sage dont les connaissances touchent presque tous les aspects de la vie et de la religion. Il a œuvré au rapprochement des communautés religieuses de Bouaké. En ce qui me concerne, quand j’organise une cérémonie ou quand je suis au centre d’un événement et que El Hadj Madou Sy est présent, je lui cède ma place, et je lui demande, avec tout le respect que j’éprouve à son égard, de conduire la cérémonie ou l’événement dans la direction qu’il désire. Il est plus âgé que moi et il est l’imam de la mosquée dont mon père a participé à la pose de la fondation. En outre, il est le représentant du Conseil Supérieur des Imams (COSIM), et à ce sujet, c’est lui qui parle en notre nom à tous à Bouaké. Comment vous, en tant qu’imam de Dar-Es-Salam, vous avez vécu la guerre ? Louange à Allah ! Que la paix et le salut soient sur le Prophète, sa sainte famille et ses compagnons. C’est Dieu qui détermine le destin des hommes et des villes. Le moindre événement dans notre vie et celle de nos cités vient de Dieu. La ville de Bouaké ? Nos pères en ont construit le soubassement au plan mystique et spirituel de telle sorte qu’elle ne puisse jamais être prise par une troupe venant de l’extérieur de la cité. Les habitants peuvent se combattre à l’intérieur... Mais toute menace venant de l’extérieur est vouée à l’échec. Il faut consulter les archives de la ville pour le comprendre. Hélas ! La ville s’est trouvée au centre d’un conflit militaire. Les bouakéens l’ont déploré. Car ce sont nos enfants, qu’ils soient à l’extérieur ou à l’intérieur de la cité, qui se combattaient. Nous les imams, nous sommes à l’écoute de la population avec laquelle nous communions à travers nos sermons. Nous entendions parler d’exclusion, de frustration et d’injustice. Ce sont des raisons pour lesquelles certains de nos enfants ont pris les armes. Voyez-vous ? La question identitaire est une poudrière avec laquelle il est dangereux de jouer. En la matière, il convient d’administrer un traitement digne et équitable aux gens. Certes, il y a eu des destructions, des pillages et des pertes en vie humaine, mais la ville n’a pas été rasée comme on aurait pu le craindre. Car dans les mosquées, on prie et on lit constamment le Coran pour le bonheur de la cité et de tout le pays. Aujourd’hui, notre souci est que Dieu inspire nos hommes politiques de façon à les amener à consolider la paix et à promouvoir une politique de développement socio-économique favorisant la création d’emplois et la richesse. Nous prions pour qu’il y ait des élections démocratiques d’où sorte un Président accepté par tous les Ivoiriens, un Président qui apporte le développement et la paix.

Réalisée par Yacouba Mory

 
Publié le jeudi 23 juillet 2009

 
 
 
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  Mis à jour le vendredi 5 mars 2010